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LE POINT SUR L'ETAT DES RECIFS MALDIVIENS - FEVRIER 1999

Maldives : sous les plages du Paradis, l'Enfer du décor

Version 1.2 du 28/03/99

Mises à Jour en Bleu

Par Fabrice POIRAUD-LAMBERT

 

Selon Reef Check 98, 1998 a été l'année El Nino, et la plus chaude depuis l'année des premiers enregistrements : 1860. La surface mondiale colonisée par des coraux vivants à diminuée de 10% par rapport à 1997. Sur la Grande Barrière Australienne, 88% des coraux inshore ont été affectés, et des colonies de plus de 1000 ans d'âge ont été décimées à travers le monde...

En Mars 1998, le courant chaud El Nino est passé sur les Atoll des Maldives. Durant 3 semaines, l'eau est alors montée à 34°C, infligeant un stress insupportable aux coraux, qui réagirent en expulsant pigments et algues symbiotiques (Zooxanthelles). Hélas, peu eurent la chance de récupérer, d'autant que l'été 98 a aussi été riche en tempêtes et fortes vagues, qui broyèrent beaucoup de colonies.

Il est surprenant de compter le nombre de versions différentes de l'explication de la mort des coraux, que ce soit sur les lieux, dans la presse grand public ou type Science et Vie ou ailleurs... Pour en savoir plus sur ce qui entraîne la mort du corail, suivez le lien

 

Synthèse de l'état des Récifs

Voici quelles ont été mes observations durant mes plongées. Je dois ici souligner que je n'ai pas utilisé d'autre méthode que l'observation.

L'ensemble des quelques 2000 îles des Maldives ont été touchées par le phénomène (Source : Maizan Hassan Manitu, Directeur Général de la Section de recherche Marine du Ministère de la Pêche et de l'Agriculture des Maldives, qui a bien voulu me recevoir). Jusqu'à une dizaine de mètres de profondeur, au moins 95% des coraux ont disparus, ou du moins sont morts, laissant pour la plupart des squelettes recouverts d'algues filamenteuses et d'éponges.

 

Les Acropora vivants ont totalement disparus à ces endroits là, et seuls quelques rares Pocillopora, Goniopora, quelques bénitiers, quelques Sarcophyton, Favidés ou coraux encroûtants, généralement légèrement à l'ombre, ont survécus.

 

En dehors de quelques endroits atypiques comme les fondations du Club Med, il faut maintenant descendre vers 15 mètres pour trouver des Acroporas vivants, et ils ne sont guère nombreux (1 colonie tous les 15 mètres ?), à part en certains endroit extrêmement brassés tel Furana (voir l'article sur Davidoo), où l'eau est légèrement plus fraîche (hypothèse).

Lorsque les coraux ne sont pas mort du blanchiment, ils sont généralement morts broyés ou retournés : il m'est souvent arrivé de retourner des colonies encore vivantes d'Acropora tabulaires (type A. hyacinthus), qui gisaient à l'envers dans le sable et les sédiments.

Au moment où j'ai plongé (février 99), des traces de maladies, de blanchiment et de nécroses rapides des tissus (RTN) étaient encore visibles, signifiant que les récifs n'ont toujours pas arrêté de mourir, même si sur certaines colonies on pouvait constater une récupération.

Curieusement, même si cette mortalité intense a certainement eu un effet négatif sur le reste de la faune (les poissons et les crabes symbiotiques (Gobiodons) par exemple, qui n'ont plus de lieu d'habitation), les poissons restent très nombreux, et beaucoup de jeunes en bans sont visibles. Les herbivores ne manquent guère d'algues (les Acanthurus leucosternom sont obèses à force de brouter ;-)), les carnivores ne manquent pas d'herbivores à chasser, et quant à ceux qui mangent des coraux, ils dévorent ceux qui restent et doivent finir par modifier leur régime...?

Pourtant, la plongée de nuit ayant été très pauvre en bestioles diverses (crabes, crevettes,...), je me demande si c'est ici un état normal ou une conséquence...

 

L'Avenir des Récifs Maldiviens

Les Maldives sont des îles essentiellement coralliennes, et le corail y est à la base de la vie sous-marine mais aussi terrestre, car il permet aux hommes de vivre sur la terre ferme, il les protège des intempéries, héberge les poissons qu'ils mangent, et il fait venir des touristes (attirés par le corail et par la faune associée aux coraux) qui sont la principale ressource économique.

Ce qui vient d'arriver aux Maldives est reconnu par la communauté scientifique comme étant la plus importante "attaque" de blanchiment jamais enregistrée à ce jour, même si d'autres phénomènes du même type mais de moindre ampleur ont été vécus ici et ailleurs.

Il semble que des pontes de coraux très importantes ont eu lieu avant leur décès, et l'espoir existe que les larves résultantes (planulae) ont pu s'établir sur les récifs, aidés en cela par les nombreuses populations de poissons herbivores qui nettoient le récif. Reste que dans le meilleurs des cas, selon des indications données par Y. Sorokin (Coral Reef Ecology), il faudra au minimum 5 ans aux récifs pour avoir une couverture corallienne (Acropora à croissance rapide) de 5 à 10 cm de haut.

Selon M. Manitu, Les Acropora rapides poussant dans les zones brassées des Maldives peuvent grandir de 20 cm par an, avec une moyenne de 3 à 4 cm pour les autres. Les Porites peuvent obtenir une taille de 15 cm de diamètre en 4 ans dans les lieux brassés, contre 4 à 6 cm dans un courant faible. On le voit, les zones peu brassées (qui sont probablement nombreuses au centre des Atoll) mettront beaucoup plus de temps à récupérer.

Il reste à espérer qu'El Nino ne repassera pas ici avant longtemps, que les activités humaines (y compris la pollution générée par le tourisme) et les travaux entrepris par les Maldives pour construire des routes (des dizaines de milliers de tonnes de coraux sont utilisés chaque année, dans des projets plus ou moins grands, comme celui qui consiste à connecter l'île de Male et celle de Faru par une route (plus les autres dont je n'ai pas connaissance) n'auront pas de conséquences (trop) graves. Ces travaux, qui consistent à pomper le sable et les coraux dans le fond de l'Atoll pour le regrouper en tas afin d'y faire une route, en dehors du fait qu'ils peuvent modifier les courants et ensabler les récifs des envions, soulèvent d'énormes quantités de sédiments qui perturbent déjà le milieu à des centaines de mètres autour.

Une barge aspirant le fond de l'Atoll, équipée d'une sorte de broyeuse...


Le sable projeté à la sortie d'un énorme tuyau est rejeté en tas et nivelé


Les sédiments soulevés s'étalent loin dans le lagon...
et les coraux à plusieurs centaines de mètres baignent dans une eau trouble...

 

Impact économique / Tourisme & Solutions possibles

Le gouvernement Maldivien est très préoccupé par l'état des récifs, car l'impact sur le tourisme est directement perceptible, et déjà certains habitués ont décidé de ne plus revenir...

Pour tenter de prévoir l'évolution des récifs, les Maldives ont adhéré à l'ICRI (International Coral Reef Initiative), et depuis deux ans, tous les 6 mois et en 17 points des Maldives, ils analysent l'état du milieu sous-marin. Le dernier rapport (qui était en cours de validation en février), doit être publié sur le site web de l'ICRI ( http://www.coral@coral.aoml.noaa.gov/icri/icri.html)

Cependant, si les scientifiques mesurent et analysent, la majorité d'entre eux ne semble pas prête à agir autrement qu'en regardant, et en promulguant des lois et des interdictions (qui peuvent certes être utiles...). J'ai été surpris par le nombre de colonies encore vivantes qui étaient brisées et retournées dans le sable. Si j'ai retourné celles que j'ai pu, le nombre de celles que je n'ai pas vues est immense... De même, de nombreux fragments de colonies encore vivants gisent dans le sable, et la majorité d'entre eux meurent faute de n'avoir pas pu se stabiliser sur une roche.

Les scientifiques prévoient une augmentation de la température globale de 2°C dans les 50 ans à venir. Sachant qu'en 98 un seul degré en trop a suffit pour faire de tels ravages, l'avenir des récifs coralliens est condamné si en dehors des actions proposées plus haut nous ne mettons pas en oeuvre, à l'échelle de la planète, des solutions permettant de maîtriser cet échauffement.

J'espère du fond du coeur que nous n'allons pas attendre qu'il soit trop tard pour nous décider à agir autrement qu'avec des mots.


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